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Catherine Dutigny / Elsa

Catherine Dutigny / Elsa

Auteure de romans, de nouvelles, de contes, rédactrice à La Cause Littéraire


Dissonances et syntonies (nouvelle)

Publié par Catherine Dutigny sur 21 Janvier 2014, 17:11pm

Catégories : #nouvelles

Dissonances et syntonies (nouvelle)

Dissonances et syntonies

 

   Une année à en rêver ! Elle était venue écouter Tom Petty, Björk, Tony Bennett, Sting et Bon Iver en concert, lors du festival Norwegian Wood à Frognerbadet, près d’Oslo. Enfin… surtout Bjørk…

   Liv, plate comme une limande, armée de bikers en cuir noir, moulée dans un jean slim destroy, le piercing étincelant, se sentait l’âme d’une néo-grungette. Son ami et amant intermittent, Per, lui avait donné rendez-vous à la terrasse du Hard Rock Café, ce qui n’était ni original, ni tout à fait dans ses goûts, le lieu rassemblant une pléthore de vieux rockers guettés par l’andropause et sapés tels d’antiques charognards de la gratte : santiags, T-shirt Mike Jagger et pattes d’éph. Il existait des tonnes d’autres cafés plus branchés, mais il avait fallu, bien entendu, qu’il choisisse celui-ci. Liv avait renoncé à l’en dissuader et économisait sa salive pour des sujets plus importants. Elle lui en voulait d’avoir, sans broncher, épousé les idées arrêtées de son père, le distingué conservateur du musée des drakkars, un homme qui déchiffrait les runes comme d’autres des textos sur un portable, mais dont le CV s’enorgueillissait de la mention d’ex-guitariste du groupe Titanic que tout bon norvégien se devait d’aimer et de respecter. Per avait été élevé dans le credo que l’âge d’or du Rock s’était arrêté dans les seventies avec Swinging blue jeans, John Fogerty, Creedence Clearwater revival, Matchbox, Whirlwind, Billy Swan et Robert Gordon. Ces dernières années, son net penchant pour le rock indépendant avait plus ressemblé à une crise d’adolescence tardive qu’à un choix musical délibéré. Autant dire que sans la performance de Tom Petty prévue à l’affiche, elle aurait eu beaucoup de difficultés à le convaincre d’acheter des billets pour le concert de ce samedi. Il avait la fibre musicale conservatrice et détestait Björk, selon lui une polissonne immature, une espèce de desperado à l’innocence simulée qui, musicalement parlant, lui cassait les oreilles à défaut des pieds. Leurs querelles interminables sur ce sujet avaient mis plus d’une fois leur relation sur le fil du rasoir. Depuis peu, lorsqu’il la branchait musique, elle haussait les épaules et s’enfermait dans un mutisme boudeur, mettant à vif les nerfs de Per. Au lit, leurs ébats passionnés, peu à peu minés par ces désaccords en apparence futiles, d’un beat frénétique avaient sombré dans un tempo glacial. Elle supportait de moins en moins bien leurs étreintes qui suivaient de manière systématique leurs engueulades. Raide comme une page de bristol aplatie sous un presse-papier de fonte, elle attendait que cela passe pour justement passer à autre chose, voire à quelqu’un d’autre. Pourtant elle l’avait aimé, elle l’aurait juré. Quand ? Elle chercha dans ses souvenirs, mais les disputes l’emportèrent sur les brefs moments de passion partagée.

   Le serveur s’approcha pour prendre sa commande.

   — Un smørbrød au hareng et une bière, répondit-elle avec nonchalance

   — Ringnes gold ou Aass bock?

   Elle fit un geste évasif de la main, indiquant qu’elle s’en foutait. Per était en retard et cela devenait une habitude. Parti butiner ailleurs ? Lui avait-il posé un lapin ? Elle se prit à l’espérer… Il lui avait confié la veille les billets et il lui serait facile d’en revendre un au marché noir. Elle vérifia que la batterie de son portable n’était pas à plat sans pour autant prendre la peine de chercher à le joindre. Après tout, c’était à lui d’appeler en premier et de lui fournir une explication plausible. Elle n’allait pas écorner son forfait pour un mec qui ne se pointait pas à un rendez-vous aussi important pour elle. D’un œil charbonneux elle parcourut les tables à la recherche d’un visage attractif qui selon ses critères se devait d’être maigre, au mieux maladif et, nec plus ultra, ressembler si possible à celui de Johnny Rotten, aux meilleures heures des Sex Pistols. Des faces nordiques pouponnes et rosies par le soleil de juin sourirent à ce qu’ils perçurent comme une invite. Elle pinça les lèvres de dégoût et abrita ses yeux derrière d’épaisses lunettes noires corbeau. Soudain, le soleil lui parut d’ébène. Son regard rasa les Perfectos, puis se perdit au-delà des crânes dégarnis. Au loin, tout au bout de la rue, elle distingua trois silhouettes qui couraient et qui disparurent dans une rue à angle droit. Plus loin encore, un petit attroupement s’était formé qui l’intrigua d’abord mais dont son attention se détourna bientôt sans qu’elle en comprenne exactement la raison.

   Un rapide coup d’œil à sa montre lui confirma qu’il était temps de se mettre en route pour attraper le bus qui la conduirait à Frognerbadet. Elle but quelques gorgées d’Aass et regretta aussitôt de n’avoir pas plutôt choisi une bière plus légère, puis picora quelques bouts de hareng, régla la note et, avant de quitter la terrasse du café, éteignit définitivement son portable.

   Per se releva à grand-peine. Ses lunettes piétinées gisaient sur le macadam. De son arcade sourcilière suintait un mince filet de sang qui glissait le long de la paupière, inondait sa rétine puis goutait sur son blouson et son T-shirt. Totalement myope, l’horizon se flouta comme au travers d’une vitre dépolie. Il leva les yeux vers le soleil qui s’ombra de brun noir. Dans une ville réputée pour sa sécurité, ce qui venait de lui arriver relevait de l’absurde : une agression en plein jour, perpétrée par trois jeunes blancs, à visage découvert, dans une rue commerçante. L’espace qui l’entourait, déserté quelques instants plus tôt des passants effrayés par la violence de l’attaque, se peuplait peu à peu de nombreux curieux et de quelques personnes à la mine compatissante. On lui proposait de l’aide, de le conduire à la pharmacie la plus proche pour soigner sa plaie, d’appeler la police. Un brouhaha assourdissant au milieu duquel, l’air hébété, Per secouait la tête et répétait avec entêtement « Ce n’est rien, laissez tomber… je vais bien… ». Les voyous lui avaient arraché son sac à dos, mais avaient négligé dans leur fuite son portable qui avait explosé en heurtant le trottoir. Une seule idée l’obsédait : rejoindre Liv le plus vite possible, la tenir dans ses bras, la serrer contre lui et dire à cette bécasse qu’il l’aimait d’un amour fou, d’un amour inconditionnel. Enfin, peut-être pas… Depuis quelque temps, il n’était plus aussi sûr de ses sentiments. Pourtant, il avait poussé le sacrifice jusqu’à lui acheter le matin même, Biophilia, le dernier CD de Björk ; CD qui se trouvait dans ce même sac à dos, maintenant aux mains des voleurs. Lui ! Acheter un CD de Björk ! … S’il avait pu le pirater sur Internet, il l’aurait fait sans le moindre scrupule. Il se dégagea de la foule, épongea d’un mouchoir en papier resté au fond de la poche de son blouson sa blessure et partit, d’abord chancelant, puis à grandes enjambées vers le Hard Rock Café. Lorsqu’enfin la terrasse fut en vue, il essaya en plissant les yeux de distinguer la présence de Liv. Les gens attablés le dévisageaient avec stupeur et leurs yeux naviguaient de son arcade ouverte au T-shirt maculé de sang. Une table libre, avec un bock de bière vide et une assiette contenant les reliquats d’un smørbrød semblait l’attendre. Il s’écroula sur la chaise, la tête entre les mains pendant que du fond du café la voix de Tom Petty scandait:

 

« In the dark of the sun
Will you save me a place
Give me hope, give me comfort
Get me to a better plac
e »

 

   La chanson lui fila le bourdon. Une marée nostalgique libéra ses glandes lacrymales et des larmes mêlées de sang perlèrent au bord des paupières. Tom Petty, c’était quand même plus classe que cette déjantée de Björk !

   — Ringnes gold ou Aass bock? questionna le serveur.

   Il fit un geste évasif de la main, indiquant qu’il s’en foutait. Sans lunettes et sans son portable, il se sentait handicapé, en rupture sociale, totalement étranger au monde qui l’entourait. Sans Liv, il se demandait ce qu’il faisait là, entouré de caricatures de vieux rockers. Il porta la main à la poche intérieure de son blouson et se félicita d’y avoir enfoui son portefeuille et ses cartes de crédit. Son sac à dos volé ne contenait en dehors du CD que des objets sans valeur. Per soupira, ferma les yeux et se laissa bercer par la voix de Tom Petty.

 

« Hey yeah yeah
In the dark of the sun
We will stand together
Yeah, we will stand as one
Oh ! in the dark of the sun »

 

   Le claquement sec de la batterie de Stan Lynch le ramena à la réalité. Il distingua au milieu des badauds une silhouette floue qui paraissait se diriger vers sa table. Liv ?

   Megan serrait contre son débardeur blanc le petit sac rouge qu’elle avait acheté deux heures plus tôt à l’aéroport d’Oslo. Jean noir, débardeur blanc, sac rouge… ses couleurs fétiches. Elle s’était pliée avec professionnalisme à une séance d’autographes pour ses fans qui l’attendaient massés derrière les barrières de sécurité de la douane. « Ses » fans… Elle sourit à l’évocation d’une célébrité indissociable de celle de Jack. D’ailleurs, les mêmes questions revenaient à chaque fois que son stylo traçait sur les photos tendues par ses admirateurs, les volutes de son nom. « À quand le prochain album ? Jack et toi, ce n’est pas vraiment terminé ? » Elle évitait de répondre et enchainait les dédicaces, pressée d’en finir avec cette marée humaine qui l’inquiétait à en devenir folle, pressée aussi par son agent, Peter Brown, qui avait minuté son emploi du temps avec le zèle qu’elle lui connaissait. Sur le planning, en dépit de ses récriminations, elle avait pourtant biffé d’un trait ferme, une interview à la chaine de télévision norvégienne NRK 1 et remplacé par un laconique « free time », l’heure et demie, déplacement compris, prévue à cet effet. Elle ne supportait plus toute cette pression médiatique, fuyait les journalistes et carburait au Prozac. Le groupe n’existait plus. Sa présence au Norvegian Wood festival répondait uniquement à une invitation de son ami Justin Vernon, le leader de Bon Iver. Pas de quoi alimenter la curiosité des journalistes qui devaient l’interviewer. Quant à parler de Jack et de leur séparation, elle s’y refusait catégoriquement. La blessure n’en finissait pas de cicatriser…

   En prévision de son escapade dans les rues d’Oslo, pour éviter d’être importunée, elle arborait une perruque courte dans les bruns roux avec une épaisse frange qui retombait sur ses yeux, eux-mêmes masqués par une paire de Ray-Ban. Les effets du vol long-courrier et du décalage horaire commençaient à se faire sentir. Elle arpentait la rue Karl Johans gate depuis trop longtemps. Les jambes lourdes, les chevilles légèrement enflées, Megan chercha un endroit où se poser quelques instants pour masser ses mollets et se rafraichir d’un soda glacé avant d’appeler Peter Brown afin qu’il la conduise en voiture dans la loge de Justin Vernon. Les stores verts du Hard Rock Café attirèrent son attention. Assis à la terrasse, un jeune homme blond lui souriait et lui faisait signe de le rejoindre. Elle s’approcha et crut un instant qu’il l’avait reconnue sous son déguisement, mais le sourire du type s’effaça pour faire place à de la gêne.

   — Excusez-moi, je vous avais prise pour Liv… enfin, je veux dire pour mon amie…

   Megan ne comprenait pas un traitre mot de norvégien et lui demanda de répéter sa phrase en anglais. Per s’exécuta de bonne grâce et lui proposa de s’asseoir à sa table. Elle le dévisagea d’un air étonné et lui désigna son arcade sourcilière où du sang séché avait viré au brun noir.

   — Oh ! cela… Il esquissa une grimace et tâta son arcade avec précaution. Je viens de me faire agresser… rien de grave… Ils m’ont piqué mon sac à dos qui ne contenait comme objet de valeur qu’un CD de Björk… pas de quoi en faire un drame ! En revanche, mes lunettes sont cassées ainsi que mon portable et ça, c’est beaucoup plus ennuyeux…

   Il ricana nerveusement. La fille avait du charme et dégageait une aura à laquelle il avait été immédiatement sensible.

   — Vous n’aimez pas Björk? demanda Megan, un sourire énigmatique au coin des lèvres.

   — Pas vraiment, non. Le CD, je l’avais acheté pour ma copine qui en est raide dingue et nous devions aller la voir au concert qui débute dans moins d’une heure… Liv est sacrément en retard et je ne peux même pas la joindre. On va finir par louper le début. C’est elle qui a les billets. Louper l’Islandaise… pas grave, mais Tom Petty et Bon Iver… je vais avoir du mal à m’en remettre…

   Elle le regarda avec amusement.

   — Vous voulez la joindre ?

   Megan lui tendit son téléphone et profita du moment où Per composait le numéro pour héler un serveur et lui commander un coca light.

   Après trois tentatives, il ferma le portable et le déposa sur la table. Sa main effleura par inadvertance celle de Megan qui tressaillit. Il voulut s’excuser, mais le sourire amène qu’elle lui décocha, l’en dissuada aussitôt. Sa voix trembla légèrement quand il reprit la parole.

   — Je tombe sur son répondeur… Je n’y comprends rien…

   — Vous ne lui laissez pas un message ?

   — Non ! répondit Per, cette fois sans hésitation.

   Du fond du café, un riff de guitare déchira l’air. Les conversations cessèrent et Megan, le visage crispé, tourna la tête en direction de la musique. La voix de Jack jaillit des amplis sur le rythme saccadé.

 

« Fell in love with a girl
fell in love once and almost completely
she's in love with the world
but sometimes these feelings
can be so misleading »

 

   — Les White Stripes… un sacré bon groupe dans le genre rock alternatif… Quel dommage qu’ils se soient séparés… Si vous êtes Anglaise ou Américaine et si vous aimez la bonne musique, vous devez les connaitre…

   Megan éclata de rire.

   — Oui, oui, je les connais… je suis effectivement Américaine et une vraie groupie des White Stripes, et ce, carrément depuis leurs débuts. Bon… je termine mon coca, je passe un coup de fil et je vous propose de vous emmener au concert. J’ai la possibilité de vous faire entrer dans les coulisses sans billet. Ça vous branche ?

   Per opina sans éprouver ni montrer le moindre signe de surprise. Cette fille hyper sympa et plutôt jolie qui débarquait dans sa vie au moment même où Liv s’en échappait… il trouva cela totalement naturel. Comme une évidence… Qu’elle lui propose d’entrer sans payer à un concert où les places se vendaient 2 500 couronnes norvégiennes… aucun problème. Vraiment étrange… Pourtant, lorsque dix minutes plus tard une limousine aux vitres fumées s’arrêta devant le café et que Megan se leva en lui demandant de la suivre et de monter à bord, sa mâchoire s’affaissa de quelques centimètres et une forme de panique l’immobilisa sur le trottoir. Tous les passants s’étaient arrêtés, les observaient et Megan montrait des signes d’impatience.

   — Allez, montez… aucune envie de signer encore des autographes… Je déteste les attroupements, la foule me fait peur…

   Il s’engouffra dans la limousine et Megan enleva d’un geste vif sa perruque ainsi que ses Ray-Ban.

   — Les présentations n’ont pas été faites… Megan White, du défunt groupe que vous semblez tellement apprécier. Et vous ?

   Il faillit s’étrangler et balbutia un « Per », presque inaudible. Un sentiment de flottement… la douceur moelleuse du siège en cuir… la lumière des lasers rasant le sol, le bar avec ses verres et carafes de cristal, et les enceintes qui distillaient le refrain de Skinny Love de Bon Iver:

 

«I told you to be patient,
I told you to be fine,
I told you to be balanced,
I told you to be kind »

 

   Ambiance calfeutrée, cocooning garanti. Il soupira d’aise, puis, se laissa glisser entre rêve et réalité. Son corps tout entier frissonna quand la main de Megan se posa sur la sienne.

   — On arrive bientôt Per…

   La limousine ralentit en approchant du stade. Une foule bigarrée s’agglutinait aux portiques de contrôle. Des retardataires accouraient et se faufilaient dans l’espoir de gagner quelques places. Soudain, son cœur se mit à battre la chamade. Il plissa les yeux, s’approcha au plus près de la vitre. Au milieu d’un groupe de jeunes, il reconnut l’un de ses assaillants une liasse de couronnes à la main. Une fille brune, armée de bikers noirs et moulée dans un jean slim destroy, lui tendait un billet en échange. Le gars ressemblait étrangement à Johnny Rotten et la fille minaudait tout en se tortillant de plaisir. Il remarqua qu’elle tenait dans la main gauche un CD dont il ne distingua pas la couverture, mais dont il devina le contenu sans le moindre effort.

   — Quelque chose ne va pas ? demanda Megan.

   — Non, bien au contraire… on dirait même que tout s’arrange… Je n’ai sans doute jamais été aussi heureux de ma vie.

   — Vraiment ?

   — Vraiment… lui répondit-il, en serrant doucement la main qu’elle n’avait pas ôtée de la sienne.

 

« Who will love you ?
Who will fight ?
Who will fall far behind ? »… conclut, decrescendo, Justin Vernon.

 

© Catherine Dutigny, Janvier 2014

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